vendredi 20 juin 2014

GLOUBI-BOULGAAA-AA-AAH!!!!!



La musique française fait essentiellement peur aux français. Il n’y a pas meilleur, ou pire bashing que celui que nous nous accordons à nous même. « Nous sommes nuls parce que nous avons perdu la seconde guerre mondiale » d’un côté. « Aujourd’hui pour gagner faut être casqué et chanter en anglais », de l’autre. Et tu lis plein de débats chiants sur Fauve, et le chanter/parler. Tu te reçois la tonne de mépris sur le hip-hop tricolore, jusqu’à atteindre ce point de contrition et de honte ou tu te dis que si Catherine Robbe-Grillet a raison, ce 24/7 de BDSM va certainement déboucher sur une forme de "libération". Foutaises. Donc là, normalement, si je t’annonce que je vais me mettre à parler de Véronique Sanson, normalement, j’ai les inrocks qui me pissent à la gueule d’un côté, et Rires & Chansons qui me lèchent les couilles de l’autre : ça va être dur de ne pas jouir avant la fin de ce texte.

C’est l’Histoire d’une fille…

Je ne saurais plus dire quand exactement. Ces étés à partir de 1978, ou nous passions les vacances à Manosque, dans le Lubéron, chez mes cousines. Des étés invincibles. L’ainée était une belle brune avec des yeux taillés en amande. Laurence. Ses quintes de rires commençaient presque comme une toux des bronches ou finalement sa voix douce et timide finissait par prendre le dessus. Personne ne comprenait vraiment ce qui se tramait dans sa tête. Elle passait de la joie la plus radiante au renfermement le plus total. Avec le recul, j’exprime l’hypothèse de la bipolarité, mais à l’époque, on ne parlait pas du tout de cela, et j’étais bien trop petit pour concevoir une telle chose, mais je l’aimais énormément dans cet affirmation de différence. Il y avait un lien entre nous. Elle avait certainement compris que j’étais pédé avant tout le monde, moi même inclus. Dans ses phases de repli sur soi, elle s’enfermait dans sa chambre, et rares étaient les personnes qui pouvaient entrer dans son espace à ce moment précis. Cela a parfois provoqué des crises de jalousie entre sa soeur et moi. Nous nous disputions son amour. Donc, quelques rares fois, elle m’ouvrait la porte, et refermait immédiatement le verrou après. Ces après-midi d’étés suffocants, les volets fermés, l’ennui. Sur sa table de nuit était posé le pick-up. Et souvent, il y avait un album de Véronique sur la platine. Je ne saurais vous dire exactement si c’était « Vancouver » ou « 7ème », je pense qu’elle avait les deux. Moi j’étais fasciné par le logo Elektra avec un papillon multicolore, sur le macaron. Elle avait quoi, quinze ans? Allongée sur son lit, déjà femme, une robe rouge, un cendrier un paquet de Marlboro Rouge, elle fumait, elle rêvait, à quoi, je ne sais pas, elle "bovariait" peut-être, et Sanson mêlait son blues aux volutes de ma cousine adorée. Et c’était bien. Il n’y avait plus de temps. Juste de la sérénité. C’était beau à ce moment précis. Laurence allait grandir avec de plus en plus de noirceur par la suite, de tristesse, de pensées suicidaires et morbide. La dernière fois que je l’ai vu, je voulais lui faire écouter quelque chose (la musique était notre langage secret, notre windtalking) mais elle n’était déjà plus là. J’avais un corps en face de moi qui n’était déjà plus habité. Quelques semaines plus tard, elle se défenestrait à l’âge de 25ans. J’avais 15 ans je crois, je savais que j’étais attiré par les mecs, et qu’il y avait une morbidité latente dans cette famille. La phrase immédiate qui m’est venue à l’esprit était : « Ils ont eu la femme libre, le prochain ce sera le pédé ». J’ai tout fait pour m’en échapper. Mais au final, il aura fallut affronter frontalement et violemment cette morbidité familiale pour m’en libérer, mais c’est une autre histoire.

Véro et les folles…

C’est un sanctuaire comme il en existe tant d’autres. C’est le truc que tu peux retrouver dans les gratuitspédés gratuits comme Tribu, à côté de Sylvie, Sheila, Régine, Mylène, Christineandthequeens… Ou dans le gratuitpédé payant qu’est Têtu, dans la réponse de monsieur mois machin qui te dira qu’il aime la rousse et qu’il vote la blonde… Ou l’inverse…
C’est aussi dans la conversation type de « onlesdétestecarilsontpiquétoutaumaraisetàlanuit », ou tu entendras souvent le rejet que suscite un Pierre Palmade au détour d’une phrase type :  « ah! je le déteste ce connard c’est lui qui a plongé Véronique dans la dope, il est malsain, si elle n’a plus de voix aujourd’hui et qu’elle fait de la merde c’est de sa faute! #qu’onluicoupelatête.com »
Mais c’est surtout dans la bouche d’un Bertrand que j’aime entendre la folle adoration pour Véro. Ce type qui a vécu des années de responsabilité chez Virgin Champs-Elysées. Lui, le grand mec aux cheveux gris et à la mèche blanche, lui qui te parlait constamment des concerts d’Arctic Monkeys. L’Homme qui ponctue parfois les fins de conversations par quatre claquements de mains bien sonores, un peu comme un juge avec son maillet pour faire taire l’assemblée. Le type fait 7,2 sur l’échelle de virilitude de Pascal Brutal (qui va jusqu’à 10, mais attention, il y a un piège…). Et si tu lui lances une phrase du style : « depuis dans uuuunnnnn brouilllaaa-aaard, je n’sais plus ouOuouOUouOUou je vaaaaiiiiis », ça va être plus fort que lui, il va enchainer le sourire triomphant en prime en chantant la suite « et je me ratatine à petits paaaaaaaas». Lui, bien boutchasse, avec sa 306 qu’il surnomme « série limitée Mariah Carey » parce qu’elle est jaune pisse métallisée-pailletée. Il y a une jubilation à initier ces phrases de Sanson, un peu comme les citations folles dans « Le temps ou nous chantions » de Richard Powers. D’ailleurs nous ne citons pas, nous ne chantons pas. Quand tu entonnes du Véronique Sanson, tu es obligé d’imiter la voix, le chevrotement, tu vas jusqu’à ce mimétisme là. C’est la seule chanteuse qui aurait pu placer le mot « gloub-iboulga-a-a-a-aa! » sans que cela n’émeuve qui que ce soit. Le gloubi-boulga étant selon wikipédia « la nourriture préférée de Casimir, le dinosaure de « L’île aux enfants », divertissement pour enfants. Il s’agit d’un gâteau réputé immangeable et dont seul le Casimirus est friand ». Un peu comme les français avec leur musique?

Véro et les amerloques…

De l’autre côté de l’Atlantique, il s’est passé un petit buzz et je ne sais pas trop à qui ou à quoi vraiment l’attribuer. Quelques copains DJ qui me posent des questions sur cette « Véwonick ». Il est vrai qu’un titre comme « Amoureuse » a eu ses reprises plus ou moins heureuses et malheureuses à la fois, par Kiki Dee, Dame Shirley Bassey, Pete Townshend, Olivia Newton-John, lui permettant ainsi une mue de classique international. C’est anecdotique. Et oui, Jay-Z a samplé « une nuit sur ton épaule » pour un titre naïvement euphorique à la gloire de la victoire d’Obama sur le moyen « Victory ». Mais en fait je m’en tape. Le plus important, c’est quand votre hexagonalité cervicale vole en éclat. Quand un pote black de Boston tchate avec toi sur Facebook à propos de « Bernard Song » ou d’  « étrange comédie » alors qu’il ne capte pas un mot de français. C’est quand tu vas sur la plateforme américaine d’Itunestores ou d’Amazon et que tu lis les comments que ça devient intéressant. Il y a cette interrogation sur un imaginaire américain dans cet univers musical, qui est à part du reste de notre production. Et cette question revient souvent chez mes copines de Brooklyn ou de L.A. Ce n’est pas seulement le fait de Steven Stills, la chose est palpable pour eux bien avant son arrivée « chronologique ». 
En fait Sanson, fan de rhythm and blues, de Gershwin et de diva soul afro-américaines à dû s’autoriser une petite invention pour s’échapper et s’inventer un imaginaire soul américain possible avec une langue qui, à première vue manque de rythme. Elle lui a fait subir accélérations et ralentissements, glissements et chevrotements, elle l’a fait couler dans un moule rêvée de diva soul. Il faut maltraiter le phrasé de la langue française. Puisque c’est une pâte molle, un invertébré, invente-lui un rythme, sans quoi tu finiras immanquablement dans les travers littéraires de la chanson françaises qui citent toujours les mêmes dieux morts. Le français « n’a pas de rythme », c’est son défaut, mais c’est aussi sa chance, car d’autres y ont vu le champs des possibles, notamment le Hip-Hop français à qui, on n’a jamais assez avoué à quel point il fait bien l’amour à cette langue. L’Hexagone fait du rejet don son Histoire, de ses enfants, et des autres, mais sa langue, et par extension, sa musique, est un candidat parfait pour l’hybridation :  il accepte étonnamment bien greffons et autres manipulations d’ADN. C’est un « receveur universel ».

Alors parfois, quand je rentre du boulot en taxi, ce fameux taxi bloqué sur rires & chansons, parfois, il y a un titre de Sanson. Et je me dis « merde, ce que c’est prévisible! » Je soupire, la voiture glisse dans la nuit. Et j’entends la voix de Véronique détacher les syllabes, répétant la sonorité, provoquant cet ânonnement : « comme je l’i-magin’ c’est un mu-si-cien-hein-hein… », j’écoute les arrangements, le refrain moody, je rechigne, et pourtant merde, c’est une putain de bonne pop song.


« Who gives a shit of your complex, it’s good man! »