Avant-Propos
J'avais écrit cet article initialement pour la Revue Minorités.org (publié le 03 Mars 2013) qui malheureusement n'est plus. Je la reprends ici, comme point de départ pour une écriture sur la musique que je souhaiterais différente. Ce point de départ doit beaucoup à un ancien professeur de Lyon II, Michel Fournier, dont les cours expérimentaux d'écriture photographique rejetaient la sémiologie et la critique d'art, en privilégiant l'imagination. C'était naïf, peut-être, mais c'était ouvert et libre. Voilà mon fil d'Ariane.
Art sonique et vieilles pédales
C'est parti comme une vieille blague comme on ne t'en a plus fait depuis des années, du genre « Tache... Pistache! ». Asven qui me toise sur Facebook en parlant de sa rencontre avec My Bloody Valentine, et voilà, le truc est lâché : My Bloody sort un nouvel album en 2013. Joke O The Year! Depuis Loveless sorti en 1991 (le XXème siècle), les années passèrent dans Les Inrocks avec des fausses alertes de sorties imminentes de nouvel album qui d'abord firent les pages de scoop pour finir dans ce qui aurait pu être la rubrique des chiens écrasés. Le nouvel album de MBV, c'était comme le dahu : on ne l'a jamais vu, et on se foutait de la gueule du premier que y croyait encore. Quand Loveless avait bousculé la musique, j'avais 18 ans… Là, je me dirige tout droit vers mes 40…
Et là, ils ont vraiment sorti un album, ces cons.
1991-1992.
Le Lycée est un savant mélange de déception et d'ennui. Annecy est une ville de vieux. Je suis à une quarantaine de kilomètres du Large Electron Positron Collider du Cern. Le Gai Pied va péricliter. À l'annonce de mon coming-out, mon père m'avait répondu en état de choc : « T'as plus qu'à me dire que t'as le sida ». Les Inrockuptibles prennent la relève de mon éducation musicale, avec Bernard Lenoir sur France Inter, et Couleur 3 que l'on arrive à capter si l'on oriente bien l'antenne. Pas d'Internet et pas de portable. Je ne suis pas out dans le lycée, mais suffisamment voyant. Je ne m'entends qu'avec les freaks et Cioran me fait rire. La Fnac est l'attraction principale. Il y a un vendeur, Fred, que nous adorons et qui nous file des CD's promo, des T-shirts. Je rejoins des potes en répet' dans leur garage le weekend.
Sinon, il m'arrive de me faire enlever à la sortie du lycée par une bande de frontaliers qui m'emmènent au M.A.D. à Lausanne (ils me feront mon éducation de clubber dans le sens noble du terme), cet autre accélérateur de particules. Un jour que je séchais les cours, avec Gate, un sublime mec métissé cambodgien, on sort de la Fnac avec la cassette (le CD était trop cher!) de Loveless. À bord de la Sirocco, nous fuyons l'ennui, la cassette est dans l'autoradio à fond, nous trouvons le son super bizarre, comme si la bande de la cassette était distendue. La pauvre subira notre suspicion et notre désir de la démonter. Ce n'est qu'en volant le CD quelque jours plus tard que nous comprendrons l'effet de Bend sur le chevalet mobile des guitares. Cet album deviendra notre signe de ralliement, le truc des initiés. Nous l'écouterons volume à fond, dans nos chambres, comme un champ magnétique pour éloigner les parents, pour remuer cette ville aussi tranquille que son lac. Les mélodies sont énigmatiques, envoutantes. Loveless est notre Pierre de Rosette, notre cube d'Hellreiser. Au niveau de la construction, c'est un album. Arnaud Viviant aura les mots les plus justes pour le définir. Inaudible pour l'époque. Fractal. Lorsque vous le mettez à fond, vous avez vraiment l'impression qu'ils vous révèlent des portes que vous ne soupçonniez pas dans votre espace. Le pire aura été une nuit au M.A.D., (était-ce Laurent Garnier aux platines?) en pleine montée d'exta (et je peux vous jurer qu'à cette époque là, les extas, dans Le pays de la molécule, c'était vraiment quelque chose!) on joue le morceau Soon à fond. Le Big Bang. Ce groupe avait maitrisé une forme de sfumato sonore unique. Le Bend se mêlait au pitch des synthés. Si le jeu de batterie était un langage, alors Colm Ó Cíosóig avait le syndrôme de Tourette en plus de sursauts parkinsoniens. L'album rouge était une remise en cause des lois mélodiques, une révolution quantique, votre corps entier était balancé dans la théorie des cordes. Il fallait absolument baiser avec. On parlait très peu de shoegaze (chou gays?), d'ailleurs le terme de shoegazer attirait plus de moqueries qu'autre chose. Un pauvre type sur scène qui joue en regardant ses clarks. Nous parlions de scène Noisy anglaise, et de Grunge américain.
2013.
Une pochette bleue assez laide fait le buzz sur la toile. J'achète MBV en MP3 via Paypal. Certaines plumes formulent l'excuse que Kevin Shield vivrait sur « un temps cosmique différent du notre ». Sur Facebook, les connaisseurs se scrutent à propos de l'album : « J'en suis à ma cinquième écoute… et toi? ». Il y les béats pour qui de toutes façons l'événement suffit à leur bonheur. Je cherche des critiques anglaises. Il flotte comme une forme de retenue communautaire. Lecture à fond dans le casque. Je retrouve mes marques, cette palette sonore, ces accords qui ne sont plus des secrets mais qui restent plaisants. She Found Now, Sfumato toujours. Only Tomorrow et cette guitare qui craque comme un cuir neuf. Who Sees You, je les retrouve comme avant, le mystère en moins, même si c'est plaisant. Toujours ces mêmes voix dont on ne comprend pas les textes. J'ai toujours l'impression de voir des nymphettes de David Hamilton bourrées poussant leur filet de voix. Is This And Yes ressemble à un morceau qui ne figurerait pas dans le Mars Audiac Quintet de Stereolab. Passage à vide. If I Am Le morceau le plus élégant pour l'instant. New You veut m'entourlouper avec sa mélodie piquée à Lush et interprété par Garbage, peine perdue. In Another Way, morceau sonique au refrain de cornemuse, ouaip… Nothing Is le bien nommé vous rappelle les répét' ou rien ne sortait après trois heures de riffs, un sol jonché de mégots de pétards et des canettes vides, « Oh non! Merde Hélène! On était en plein boeuf, là, pas vrai les gars on a pété le feu! ». 3:34 min de boucles, j'en connais qui pètent des câbles en studio si tu laisses tourner trop longtemps les machines comme ça. Wonder 2, le morceau que tout le monde trouve génial : un rythme drum'n'bass patachon et des pauvres effets stéréophoniques, du phaser, t'as l'impression d'entendre le Concorde décoller, sauf que tu aurais préféré un Paris-New-York à son bord, à la place.
Voilà, maintenant quel roublard va le foutre en bande son dans son prochain film hype? Sofia Coppola? Gaspar Noé? Il va bien y avoir un pubard pour placer un morceau pour soutenir une croissance qui n'existe pas, hein? Et Wonder 2, ce chef d'œuvre d'avant garde, il sera très bien pour un jingle de JT de France 2, après tout, c'est de la drum'n'bass, ça ne fait plus peur à personne, le dubstep a au moins dix ans, non? La grande nouveauté, c'est qu'en vingt ans, leur batteur a trouvé un traitement efficace contre ses crises d'épilepsie.
Voilà. Je vis à Paris, mes parents ont disparu. Fini les Black Sessions. Les Inrocks ont été racheté, Têtu revendu pour un euro symbolique. Je porte le morceau If I Am sur une vidéo de mon compte Youtube en précisant bien que c'est pour promouvoir l'album et je mets bien en évidence le lien du site du groupe ou tu peux acheter la merveille, parce qu'aujourd'hui, ce sont les fans qui font le boulot de promo sur les réseaux sociaux, et que ce morceau n'était pas sur la plateforme de visionnage. 3 jours plus tard, le groupe comblera le manque, ta vidéo se fera supprimer et tu auras droit un petit programme pédagogique de pirate en « reab » en guise de remerciement, pour sauver ton compte. Tu t'imagines dans une autolib' avec ça à fond, (fuyant droit vers… nulle part) à faire des tours dans ce condamned communities, ce village trop tranquille qu'est devenu Paris, et la garant sur la place de rechargement N°6, bonjour chez vous! Les drogues ont pris la stratégie du low cost des denrées alimentaires, tellement à chier, et de toutes façons, vous n'encaissez plus, vous supportez de moins en moins l'alcool aussi. Vous vous demandez si vous ferez le concert, dans un Paris qui demande aux fumeurs de se taire.
My Bloody Valentine, pour moi, c'est ce mec avec qui je baisais des après-midi ensoleillées quand j'avais 18 ans et qui un jour m'a dit qu'il partait et qui fallait l'attendre. Et puis vous le retrouvez, ça fait bizarre, vous prenez un café, puis basta. Vous le rappelez puis vous allez à l'hôtel, vous êtes idiot, mais c'est plus fort. Il faut savoir ce que la vie aurait pu être si… Vous n'êtes plus très souple, il faut reprendre son souffle. Avant, il fallait saisir la lampe de chevet et l'assommer pour l'arrêter. Maintenant, c'est quand vous l'entendez répéter « Ça y est, tu jouis? » que vous regardez la table de nuit pour le tuer (ta gueule je me concentre, bordel!). Vous avez 40ans. Au plus profond de vous, sa mort aurait été préférable, parce qu'il ne pourra jamais supporter la comparaison de vos souvenirs. Mission Impossible. Vous lâchez un « C'était pas mal » au summum de votre humiliation sous le rire imaginaire de Cioran. Vous vous remémorez que pendant ces vingt ans d'absence, vous vous en êtes tapé plein d'autres. Une fois même, y'en avait un qui lui ressemblait, va savoir si c'était un petit bâtard dont il ignore l'existence, ce n'est pas improbable. Voilà pour le temps cosmique. Le Cern possède depuis le Large Hadron Collider le plus important au monde. On a cru qu'une particule allait plus vite que la lumière pendant un moment, et le Boson de Higgs n'a toujours pas été trouvé. La synthèse granulaire ouvre de nouvelles perspectives sonores et un documentaire produit en partie par les internautes, Beautiful Noise, retraçant la folle épopée des shoegazers va bientôt sortir. Parmi les interviewés du rock avec des pédales à effets, il y a Robert Smith. J'ai en mémoire une phrase de lui lors d'une entrevue (dans Les Inrocks?) pour la sortie de Wild Mood Swing en 1996. En gros il répondait : « Eh oui, nous sonnons toujours comme du Cure, mais que voulez-vous? Tout ce que je souhaite maintenant, c'est de me faner en paix ». À y réfléchir, c'est la réponse la plus honnête qui soit. Cela s'appelle vieillir dans le bon sens du terme.
Alors, elle est pas belle la vie?