mardi 24 juin 2014

OLD IS NU

En fait, au départ, je voulais parler de l’album Magnum de Katerine, et j’ai recherché « Nu Disco » sur Wikipédia, et je suis un peu tombé sur le cul, quand j’ai lu cette phrase : « Starting in 2013, the 'Nu-disco style became mainstream, as disco-styled songs by artists like daft punk (with nile rodgers), justin timberlake, breakbot, bruno mars and robin thicke filled the pop charts in the UK and the US. » Il est vrai qu’elle pue cette étiquette (comme toutes les autres d’ailleurs…) Nu Disco. Ça pue les sales compil d’été avec des photo de filles ultra pouf sur la plage. Ça pue de la Beatport, des winter conferences, des pool parties de merde à Miami. Dans un monde ou la musique ne se vend plus comme au temps des supports matérialisés et de la règle douteuse des 70/30 (30% des artistes font 70% du marché), si la chose a été une tentative de mouvement, je trouve qu’il a eu le souffle très court, et qu’en désespoir de trouver une nouvelle forme de business model, il est prêt à vendre son âme dès le premier bifton tendu. Mais avant d’arriver au rejet complet, je vais peut-être me remémorer une vision toute personnelle et donc nullement académique et officielle de cette envie de retour à la Disco/House/Italo/àboire/àmanger/àvomiraussi.

IN DA CLUB…

J’ai adoré mon clubbing des années 80/90. Le M.A.D.Les extas de l’époque, la coke. J’ai vu le son évoluer avec l’arrivée de nouvelles drogues récréatives. La House et l’extasy étaient vraiment les deux piliers d’une parenthèse enchantée. Celle d’une rupture avec les ainés pour qui cette musique se résumait à de la merde, et ça me plaisait cette incompréhension, car le monde qu’ils nous faisaient était de la merde. Nous attendions juste naïvement leur retraite ou leur mort pour enfin prendre le contrôle, en attendant nous ébauchions une tentative de contre-culture. Le phénomène Rave inquiétait très fortement les autorités, et quand Charles Pasqua prit la décision de frapper un coup dur sur la région Rhône-Alpes (qui était très en pointe sur le mouvement), nous savions que papa était très en colère, parce que nous échappions à son contrôle. 
Alors le clubbing oui. La House, l’Acid, la New Beat, La Trance (Transouille). Il y régnait une éducation de clubbing particulière en Suisse, on t’apprenait le bonne usage des drogue récréatives, le soucis de soi, des autres, et l’exta rendait les gens plus sociables, plus sensuels, plus doux. Le papier peint a commencé à tomber quand j’ai vu le switch avec la Kétamine. Les clubbers étaient plus intériorisés, renfermés, et anesthésiés aussi. Le son évoluait avec cette donne. Le coup fatal, ça a été avec le GHB. Quand ce produit est arrivé le son est devenu carrément chiant, monolithique, pauvre, et glauque. Les emmerdes sont arrivés aussi. Le fameux G hole. Les clubbers tombaient comme des mouches, organisateur de soirées, tu passais tes nuits à appeler des médecins 4H du mat’, et ça nous a bien niqué le clubbing pédé. Aujourd’hui encore, tu veux demander à des salles pour réaliser un clubbing gay, tu te prendras une fin de non recevoir. Le GHB était plus une drogue de baise qu’une drogue de club. Tu voyais sur la piste un type torse poil dormant debout soutenu par deux autres mecs qui le tenaient en sandwich, et de temps en temps, le comateux avait la velléité de sucer la bite d’un des deux pendant 4 secondes avant de s’écrouler, tout ça sur une musique de merde, voilà le tableau. À ce moment là, je savais que je ne voulais plus foutre un pied dans une soirée gay. Je voulais du son, je voulais danser, et voir des gens danser, même si j’étais le seul pédé du club. J’allais principalement au Rex (je suis arrivé sur Paris en fin 1998), et même les attitudes lourdingues de certains hétéro (cette manière de hululer en coeur, de chercher tout le temps le regard du dj avec la main en l’air,…) me semblaient moins horripilantes que la négation totale dont je vous ai fait l’ébauche précédemment, chez mes congénères. Nous portions une contre-culture et nous l’avions lâché. Pour un truc qui n’avait plus rien à voir avec la danse. Ni vraiment avec la baise non plus. Evidemment, les hétéro, pas cons ont ramassé la donne. Nous n’avons pas été volé, nous nous sommes juste fourvoyés.

LE SCANDAL DU CLUB DE LA VIANDE DE CHEVAL…

Dans ce Black Out le plus total, il y avait bien encore quelques tentatives parisiennes. KABP (c’était avant, mais c’était un clubbing de vieux qui aimait la disco et la house). NICK V. Mais pour moi, le vrai gros coup d’électrochoc est venu de Londres avec les soirées Horse Meat Disco. Le ras le bol était aussi de l’autre côté de la Manche et il fallait réunir à nouveau, la musique, la drague, la danse, et l’humain au centre de la piste, ralentir le tempo, retrouver le goût de la nuit. La chose a fait des émules. Disco Circus dans la foulée. Un groupe comme Crazy P. Des nouveaux DJ. Puis de l’autre côté de l’Atlantique, à New York, et plus précisément Brooklyn, Slow Disco ( avec  Bianca Rose qui bossait chez le Disquaire Halcyon),Discovery. À L.A., avec A CLUB CALLED RHONDA. Tout ça dans un grand degré de follitude. Je tombais amoureux presque chaque mois d’un titre. Des compilations magnifiques comme « Based on Misunderstandings » me firent découvrir des talents comme Roland Appel, Mark E ou Soulphiction. Les premières compilations Future Disco gardent quelques pépites comme le « Beam Me Up » de Midnight Magic remixé par Jacques Renault, ou encore les premiers soubresauts du petit label NeedWant avec ce miracle qu’est « Loves Saves the Day » de Kaine Featuring Kathy Diamond. Partout, ça explosait de jolies fleurs comme un printemps hystérique. Les joyaux de Let’s Play House avec The Dead Rose Music Company, ou HNNY. Le Label We Play House avec FCL. La vague australienne avec la pépinière Future Classic à qui l’on doit Jeremy Glenn (on recycle les sons mais aussi les images), Mario & Vidis, ou Flume. Et puis scandinavement votre, le très sexy Todd Terje nous offrait des re-edits impensables comme ce "Dig You"  de Demis Roussos.
En France on avait quoi? Sur Paris? BLT? Nick V, notre brave soldat, mais bon, ça n’est pas comparable vraiment, et la concentration pédé n’est pas là. Les gays sont encore très coincés dans des « soiréesrienqu’ànousavecdelaprogressiveavecdughbdedans ». La Disco, un symbole dans notre histoire, une musique de producteurs dont les français ont excellé. On a bien le très doué Onur Engin (turc, habitant à Paris) qui a réalisé de magnifiques Re-Edit de Diana Ross par exemple, mais avons-nous réellement une scène, je ne trouve pas. D’ailleurs, tout ces gens sont globalement connectés, ils sont largement « déteritorialisés », et si le mouvement s’essouffle à mon goût plus vite, c’est bien un effet des nouvelles technologies : tout le monde s’écoute, et donc la chose en vient à se répéter trop facilement. 
Et quand wikipédia me parle des Daft Punk et de R.A.M., je m’interroge. Nu Disco? Ils sont arrivé après la bataille, non? Ou alors vachement avant? Je ne comprends plus. Il n’y a rien à comprendre vraiment, et de toutes façons je n’ai rien compris à cet album, je le dis cash. Pour moi un album comme The Drowing Board d’Art Department a plus de légitimité dans cette « chronologie/lecture » très personnelle, pour la simple raison que c’est un chef d’oeuvre ( House ). Les premiers singles jusqu’à la première mouture de l’album de Disclosure, je les mets dedans aussi. Leur concert à la Cigale était juste un pure moment de clubbing. Random Access Memory ressemble à une tentative de piratage de la vieille génération pour recapitaliser le tout. Le Featuring qui n’apporte rien de la très dépressive Mary J Blidge sur F is For You sent l’opération « je te sauve de la merde et tu me donnes une couverture mainstream intersidérale ». Voilà, c’est ça la Money Note au XXIème siècle. Tu vois une pub Lacoste prendre le magnifique remix de You & Me par Flume (Todd Terje, c’est comme ça que tu vas le vendre ton faux album?), tu entends les mains qui se frottent en appelant de leur voeux la cotation des bitcoins à Wall Street. Tu Likes, hein salope?

Alors voilà. Mouvement non-mouvement, géographiquement virtuel, concentré temporairement dans les dernières enclaves abordables (avant gentrification totale) des villes trop chères. Culture de vide grenier à galettes, archéologues chez discogs . Et quand tout aura été resucé/recyclé, et qu’un énième bidouilleur abusera du buffering pendant que l’émulateur de Michael Jackson sortira son quinzième album post-mortem, comment va s’exprimer le burn-out de la chose? Allons-nous nous réunir sur une page virtuelle de Facebook qu’on appellera je ne sais pas moi… « Nu Disco Sucks »? On « brûlera » des mp3 et on reprendra le manche de notre air-guitare?

vendredi 20 juin 2014

GLOUBI-BOULGAAA-AA-AAH!!!!!



La musique française fait essentiellement peur aux français. Il n’y a pas meilleur, ou pire bashing que celui que nous nous accordons à nous même. « Nous sommes nuls parce que nous avons perdu la seconde guerre mondiale » d’un côté. « Aujourd’hui pour gagner faut être casqué et chanter en anglais », de l’autre. Et tu lis plein de débats chiants sur Fauve, et le chanter/parler. Tu te reçois la tonne de mépris sur le hip-hop tricolore, jusqu’à atteindre ce point de contrition et de honte ou tu te dis que si Catherine Robbe-Grillet a raison, ce 24/7 de BDSM va certainement déboucher sur une forme de "libération". Foutaises. Donc là, normalement, si je t’annonce que je vais me mettre à parler de Véronique Sanson, normalement, j’ai les inrocks qui me pissent à la gueule d’un côté, et Rires & Chansons qui me lèchent les couilles de l’autre : ça va être dur de ne pas jouir avant la fin de ce texte.

C’est l’Histoire d’une fille…

Je ne saurais plus dire quand exactement. Ces étés à partir de 1978, ou nous passions les vacances à Manosque, dans le Lubéron, chez mes cousines. Des étés invincibles. L’ainée était une belle brune avec des yeux taillés en amande. Laurence. Ses quintes de rires commençaient presque comme une toux des bronches ou finalement sa voix douce et timide finissait par prendre le dessus. Personne ne comprenait vraiment ce qui se tramait dans sa tête. Elle passait de la joie la plus radiante au renfermement le plus total. Avec le recul, j’exprime l’hypothèse de la bipolarité, mais à l’époque, on ne parlait pas du tout de cela, et j’étais bien trop petit pour concevoir une telle chose, mais je l’aimais énormément dans cet affirmation de différence. Il y avait un lien entre nous. Elle avait certainement compris que j’étais pédé avant tout le monde, moi même inclus. Dans ses phases de repli sur soi, elle s’enfermait dans sa chambre, et rares étaient les personnes qui pouvaient entrer dans son espace à ce moment précis. Cela a parfois provoqué des crises de jalousie entre sa soeur et moi. Nous nous disputions son amour. Donc, quelques rares fois, elle m’ouvrait la porte, et refermait immédiatement le verrou après. Ces après-midi d’étés suffocants, les volets fermés, l’ennui. Sur sa table de nuit était posé le pick-up. Et souvent, il y avait un album de Véronique sur la platine. Je ne saurais vous dire exactement si c’était « Vancouver » ou « 7ème », je pense qu’elle avait les deux. Moi j’étais fasciné par le logo Elektra avec un papillon multicolore, sur le macaron. Elle avait quoi, quinze ans? Allongée sur son lit, déjà femme, une robe rouge, un cendrier un paquet de Marlboro Rouge, elle fumait, elle rêvait, à quoi, je ne sais pas, elle "bovariait" peut-être, et Sanson mêlait son blues aux volutes de ma cousine adorée. Et c’était bien. Il n’y avait plus de temps. Juste de la sérénité. C’était beau à ce moment précis. Laurence allait grandir avec de plus en plus de noirceur par la suite, de tristesse, de pensées suicidaires et morbide. La dernière fois que je l’ai vu, je voulais lui faire écouter quelque chose (la musique était notre langage secret, notre windtalking) mais elle n’était déjà plus là. J’avais un corps en face de moi qui n’était déjà plus habité. Quelques semaines plus tard, elle se défenestrait à l’âge de 25ans. J’avais 15 ans je crois, je savais que j’étais attiré par les mecs, et qu’il y avait une morbidité latente dans cette famille. La phrase immédiate qui m’est venue à l’esprit était : « Ils ont eu la femme libre, le prochain ce sera le pédé ». J’ai tout fait pour m’en échapper. Mais au final, il aura fallut affronter frontalement et violemment cette morbidité familiale pour m’en libérer, mais c’est une autre histoire.

Véro et les folles…

C’est un sanctuaire comme il en existe tant d’autres. C’est le truc que tu peux retrouver dans les gratuitspédés gratuits comme Tribu, à côté de Sylvie, Sheila, Régine, Mylène, Christineandthequeens… Ou dans le gratuitpédé payant qu’est Têtu, dans la réponse de monsieur mois machin qui te dira qu’il aime la rousse et qu’il vote la blonde… Ou l’inverse…
C’est aussi dans la conversation type de « onlesdétestecarilsontpiquétoutaumaraisetàlanuit », ou tu entendras souvent le rejet que suscite un Pierre Palmade au détour d’une phrase type :  « ah! je le déteste ce connard c’est lui qui a plongé Véronique dans la dope, il est malsain, si elle n’a plus de voix aujourd’hui et qu’elle fait de la merde c’est de sa faute! #qu’onluicoupelatête.com »
Mais c’est surtout dans la bouche d’un Bertrand que j’aime entendre la folle adoration pour Véro. Ce type qui a vécu des années de responsabilité chez Virgin Champs-Elysées. Lui, le grand mec aux cheveux gris et à la mèche blanche, lui qui te parlait constamment des concerts d’Arctic Monkeys. L’Homme qui ponctue parfois les fins de conversations par quatre claquements de mains bien sonores, un peu comme un juge avec son maillet pour faire taire l’assemblée. Le type fait 7,2 sur l’échelle de virilitude de Pascal Brutal (qui va jusqu’à 10, mais attention, il y a un piège…). Et si tu lui lances une phrase du style : « depuis dans uuuunnnnn brouilllaaa-aaard, je n’sais plus ouOuouOUouOUou je vaaaaiiiiis », ça va être plus fort que lui, il va enchainer le sourire triomphant en prime en chantant la suite « et je me ratatine à petits paaaaaaaas». Lui, bien boutchasse, avec sa 306 qu’il surnomme « série limitée Mariah Carey » parce qu’elle est jaune pisse métallisée-pailletée. Il y a une jubilation à initier ces phrases de Sanson, un peu comme les citations folles dans « Le temps ou nous chantions » de Richard Powers. D’ailleurs nous ne citons pas, nous ne chantons pas. Quand tu entonnes du Véronique Sanson, tu es obligé d’imiter la voix, le chevrotement, tu vas jusqu’à ce mimétisme là. C’est la seule chanteuse qui aurait pu placer le mot « gloub-iboulga-a-a-a-aa! » sans que cela n’émeuve qui que ce soit. Le gloubi-boulga étant selon wikipédia « la nourriture préférée de Casimir, le dinosaure de « L’île aux enfants », divertissement pour enfants. Il s’agit d’un gâteau réputé immangeable et dont seul le Casimirus est friand ». Un peu comme les français avec leur musique?

Véro et les amerloques…

De l’autre côté de l’Atlantique, il s’est passé un petit buzz et je ne sais pas trop à qui ou à quoi vraiment l’attribuer. Quelques copains DJ qui me posent des questions sur cette « Véwonick ». Il est vrai qu’un titre comme « Amoureuse » a eu ses reprises plus ou moins heureuses et malheureuses à la fois, par Kiki Dee, Dame Shirley Bassey, Pete Townshend, Olivia Newton-John, lui permettant ainsi une mue de classique international. C’est anecdotique. Et oui, Jay-Z a samplé « une nuit sur ton épaule » pour un titre naïvement euphorique à la gloire de la victoire d’Obama sur le moyen « Victory ». Mais en fait je m’en tape. Le plus important, c’est quand votre hexagonalité cervicale vole en éclat. Quand un pote black de Boston tchate avec toi sur Facebook à propos de « Bernard Song » ou d’  « étrange comédie » alors qu’il ne capte pas un mot de français. C’est quand tu vas sur la plateforme américaine d’Itunestores ou d’Amazon et que tu lis les comments que ça devient intéressant. Il y a cette interrogation sur un imaginaire américain dans cet univers musical, qui est à part du reste de notre production. Et cette question revient souvent chez mes copines de Brooklyn ou de L.A. Ce n’est pas seulement le fait de Steven Stills, la chose est palpable pour eux bien avant son arrivée « chronologique ». 
En fait Sanson, fan de rhythm and blues, de Gershwin et de diva soul afro-américaines à dû s’autoriser une petite invention pour s’échapper et s’inventer un imaginaire soul américain possible avec une langue qui, à première vue manque de rythme. Elle lui a fait subir accélérations et ralentissements, glissements et chevrotements, elle l’a fait couler dans un moule rêvée de diva soul. Il faut maltraiter le phrasé de la langue française. Puisque c’est une pâte molle, un invertébré, invente-lui un rythme, sans quoi tu finiras immanquablement dans les travers littéraires de la chanson françaises qui citent toujours les mêmes dieux morts. Le français « n’a pas de rythme », c’est son défaut, mais c’est aussi sa chance, car d’autres y ont vu le champs des possibles, notamment le Hip-Hop français à qui, on n’a jamais assez avoué à quel point il fait bien l’amour à cette langue. L’Hexagone fait du rejet don son Histoire, de ses enfants, et des autres, mais sa langue, et par extension, sa musique, est un candidat parfait pour l’hybridation :  il accepte étonnamment bien greffons et autres manipulations d’ADN. C’est un « receveur universel ».

Alors parfois, quand je rentre du boulot en taxi, ce fameux taxi bloqué sur rires & chansons, parfois, il y a un titre de Sanson. Et je me dis « merde, ce que c’est prévisible! » Je soupire, la voiture glisse dans la nuit. Et j’entends la voix de Véronique détacher les syllabes, répétant la sonorité, provoquant cet ânonnement : « comme je l’i-magin’ c’est un mu-si-cien-hein-hein… », j’écoute les arrangements, le refrain moody, je rechigne, et pourtant merde, c’est une putain de bonne pop song.


« Who gives a shit of your complex, it’s good man! »

jeudi 19 juin 2014


Avant-Propos

J'avais écrit cet article initialement pour la Revue Minorités.org (publié le 03 Mars 2013) qui malheureusement n'est plus. Je la reprends ici, comme point de départ pour une écriture sur la musique que je souhaiterais différente. Ce point de départ doit beaucoup à un ancien professeur de Lyon II, Michel Fournier, dont les cours expérimentaux d'écriture photographique rejetaient la sémiologie et la critique d'art, en privilégiant l'imagination. C'était naïf, peut-être, mais c'était ouvert et libre. Voilà mon fil d'Ariane. 

Art sonique et vieilles pédales

C'est parti comme une vieille blague comme on ne t'en a plus fait depuis des années, du genre « Tache... Pistache! ». Asven qui me toise sur Facebook en parlant de sa rencontre avec My Bloody Valentine, et voilà, le truc est lâché : My Bloody sort un nouvel album en 2013. Joke O The Year! Depuis Loveless sorti en 1991 (le XXème siècle), les années passèrent dans Les Inrocks avec des fausses alertes de sorties imminentes de nouvel album qui d'abord firent les pages de scoop pour finir dans ce qui aurait pu être la rubrique des chiens écrasés. Le nouvel album de MBV, c'était comme le dahu : on ne l'a jamais vu, et on se foutait de la gueule du premier que y croyait encore. Quand Loveless avait bousculé la musique, j'avais 18 ans… Là, je me dirige tout droit vers mes 40… 

Et là, ils ont vraiment sorti un album, ces cons.

1991-1992.
Le Lycée est un savant mélange de déception et d'ennui. Annecy est une ville de vieux. Je suis à une quarantaine de kilomètres du Large Electron Positron Collider du Cern. Le Gai Pied va péricliter. À l'annonce de mon coming-out, mon père m'avait répondu en état de choc : « T'as plus qu'à me dire que t'as le sida ». Les Inrockuptibles prennent la relève de mon éducation musicale, avec Bernard Lenoir sur France Inter, et Couleur 3 que l'on arrive à capter si l'on oriente bien l'antenne. Pas d'Internet et pas de portable. Je ne suis pas out dans le lycée, mais suffisamment voyant. Je ne m'entends qu'avec les freaks et Cioran me fait rire. La Fnac est l'attraction principale. Il y a un vendeur, Fred, que nous adorons et qui nous file des CD's promo, des T-shirts. Je rejoins des potes en répet' dans leur garage le weekend.

Sinon, il m'arrive de me faire enlever à la sortie du lycée par une bande de frontaliers qui m'emmènent au M.A.D. à Lausanne (ils me feront mon éducation de clubber dans le sens noble du terme), cet autre accélérateur de particules. Un jour que je séchais les cours, avec Gate, un sublime mec métissé cambodgien, on sort de la Fnac avec la cassette (le CD était trop cher!) de Loveless. À bord de la Sirocco, nous fuyons l'ennui, la cassette est dans l'autoradio à fond, nous trouvons le son super bizarre, comme si la bande de la cassette était distendue. La pauvre subira notre suspicion et notre désir de la démonter. Ce n'est qu'en volant le CD quelque jours plus tard que nous comprendrons l'effet de Bend sur le chevalet mobile des guitares. Cet album deviendra notre signe de ralliement, le truc des initiés. Nous l'écouterons volume à fond, dans nos chambres, comme un champ magnétique pour éloigner les parents, pour remuer cette ville aussi tranquille que son lac. Les mélodies sont énigmatiques, envoutantes. Loveless est notre Pierre de Rosette, notre cube d'Hellreiser. Au niveau de la construction, c'est un album. Arnaud Viviant aura les mots les plus justes pour le définir. Inaudible pour l'époque. Fractal. Lorsque vous le mettez à fond, vous avez vraiment l'impression qu'ils vous révèlent des portes que vous ne soupçonniez pas dans votre espace. Le pire aura été une nuit au M.A.D., (était-ce Laurent Garnier aux platines?) en pleine montée d'exta (et je peux vous jurer qu'à cette époque là, les extas, dans Le pays de la molécule, c'était vraiment quelque chose!) on joue le morceau Soon à fond. Le Big Bang. Ce groupe avait maitrisé une forme de sfumato sonore unique. Le Bend se mêlait au pitch des synthés. Si le jeu de batterie était un langage, alors Colm Ó Cíosóig avait le syndrôme de Tourette en plus de sursauts parkinsoniens. L'album rouge était une remise en cause des lois mélodiques, une révolution quantique, votre corps entier était balancé dans la théorie des cordes. Il fallait absolument baiser avec. On parlait très peu de shoegaze (chou gays?), d'ailleurs le terme de shoegazer attirait plus de moqueries qu'autre chose. Un pauvre type sur scène qui joue en regardant ses clarks. Nous parlions de scène Noisy anglaise, et de Grunge américain.


2013.
Une pochette bleue assez laide fait le buzz sur la toile. J'achète MBV en MP3 via Paypal. Certaines plumes formulent l'excuse que Kevin Shield vivrait sur « un temps cosmique différent du notre ». Sur Facebook, les connaisseurs se scrutent à propos de l'album : « J'en suis à ma cinquième écoute… et toi? ». Il y les béats pour qui de toutes façons l'événement suffit à leur bonheur. Je cherche des critiques anglaises. Il flotte comme une forme de retenue communautaire. Lecture à fond dans le casque. Je retrouve mes marques, cette palette sonore, ces accords qui ne sont plus des secrets mais qui restent plaisants. She Found Now, Sfumato toujours. Only Tomorrow et cette guitare qui craque comme un cuir neuf. Who Sees You, je les retrouve comme avant, le mystère en moins, même si c'est plaisant. Toujours ces mêmes voix dont on ne comprend pas les textes. J'ai toujours l'impression de voir des nymphettes de David Hamilton bourrées poussant leur filet de voix. Is This And Yes ressemble à un morceau qui ne figurerait pas dans le Mars Audiac Quintet de Stereolab. Passage à vide. If I Am Le morceau le plus élégant pour l'instant. New You veut m'entourlouper avec sa mélodie piquée à Lush et interprété par Garbage, peine perdue. In Another Way, morceau sonique au refrain de cornemuse, ouaip… Nothing Is le bien nommé vous rappelle les répét' ou rien ne sortait après trois heures de riffs, un sol jonché de mégots de pétards et des canettes vides, « Oh non! Merde Hélène! On était en plein boeuf, là, pas vrai les gars on a pété le feu! ». 3:34 min de boucles, j'en connais qui pètent des câbles en studio si tu laisses tourner trop longtemps les machines comme ça. Wonder 2, le morceau que tout le monde trouve génial : un rythme drum'n'bass patachon et des pauvres effets stéréophoniques, du phaser, t'as l'impression d'entendre le Concorde décoller, sauf que tu aurais préféré un Paris-New-York à son bord, à la place.

Voilà, maintenant quel roublard va le foutre en bande son dans son prochain film hype? Sofia Coppola? Gaspar Noé? Il va bien y avoir un pubard pour placer un morceau pour soutenir une croissance qui n'existe pas, hein? Et Wonder 2, ce chef d'œuvre d'avant garde, il sera très bien pour un jingle de JT de France 2, après tout, c'est de la drum'n'bass, ça ne fait plus peur à personne, le dubstep a au moins dix ans, non? La grande nouveauté, c'est qu'en vingt ans, leur batteur a trouvé un traitement efficace contre ses crises d'épilepsie.

Voilà. Je vis à Paris, mes parents ont disparu. Fini les Black Sessions. Les Inrocks ont été racheté, Têtu revendu pour un euro symbolique. Je porte le morceau If I Am sur une vidéo de mon compte Youtube en précisant bien que c'est pour promouvoir l'album et je mets bien en évidence le lien du site du groupe ou tu peux acheter la merveille, parce qu'aujourd'hui, ce sont les fans qui font le boulot de promo sur les réseaux sociaux, et que ce morceau n'était pas sur la plateforme de visionnage. 3 jours plus tard, le groupe comblera le manque, ta vidéo se fera supprimer et tu auras droit un petit programme pédagogique de pirate en « reab » en guise de remerciement, pour sauver ton compte. Tu t'imagines dans une autolib' avec ça à fond, (fuyant droit vers… nulle part) à faire des tours dans ce condamned communities, ce village trop tranquille qu'est devenu Paris, et la garant sur la place de rechargement N°6, bonjour chez vous! Les drogues ont pris la stratégie du low cost des denrées alimentaires, tellement à chier, et de toutes façons, vous n'encaissez plus, vous supportez de moins en moins l'alcool aussi. Vous vous demandez si vous ferez le concert, dans un Paris qui demande aux fumeurs de se taire.

My Bloody Valentine, pour moi, c'est ce mec avec qui je baisais des après-midi ensoleillées quand j'avais 18 ans et qui un jour m'a dit qu'il partait et qui fallait l'attendre. Et puis vous le retrouvez, ça fait bizarre, vous prenez un café, puis basta. Vous le rappelez puis vous allez à l'hôtel, vous êtes idiot, mais c'est plus fort. Il faut savoir ce que la vie aurait pu être si… Vous n'êtes plus très souple, il faut reprendre son souffle. Avant, il fallait saisir la lampe de chevet et l'assommer pour l'arrêter. Maintenant, c'est quand vous l'entendez répéter « Ça y est, tu jouis? » que vous regardez la table de nuit pour le tuer (ta gueule je me concentre, bordel!). Vous avez 40ans. Au plus profond de vous, sa mort aurait été préférable, parce qu'il ne pourra jamais supporter la comparaison de vos souvenirs. Mission Impossible. Vous lâchez un « C'était pas mal » au summum de votre humiliation sous le rire imaginaire de Cioran. Vous vous remémorez que pendant ces vingt ans d'absence, vous vous en êtes tapé plein d'autres. Une fois même, y'en avait un qui lui ressemblait, va savoir si c'était un petit bâtard dont il ignore l'existence, ce n'est pas improbable. Voilà pour le temps cosmique. Le Cern possède depuis le Large Hadron Collider le plus important au monde. On a cru qu'une particule allait plus vite que la lumière pendant un moment, et le Boson de Higgs n'a toujours pas été trouvé. La synthèse granulaire ouvre de nouvelles perspectives sonores et un documentaire produit en partie par les internautes, Beautiful Noise, retraçant la folle épopée des shoegazers va bientôt sortir. Parmi les interviewés du rock avec des pédales à effets, il y a Robert Smith. J'ai en mémoire une phrase de lui lors d'une entrevue (dans Les Inrocks?) pour la sortie de Wild Mood Swing en 1996. En gros il répondait : « Eh oui, nous sonnons toujours comme du Cure, mais que voulez-vous? Tout ce que je souhaite maintenant, c'est de me faner en paix ». À y réfléchir, c'est la réponse la plus honnête qui soit. Cela s'appelle vieillir dans le bon sens du terme.

Alors, elle est pas belle la vie?